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Volume 3, Issue 1 (August 2009 / Av 5769)
Article 10/10
   
 

 

Judaïsme : exil, déplacement

Par Naïm Kattan


Sommaire: Cet auteur originaire de l’Iraq et ayant fait sa carrière au Canada s’interroge sur l’identité juive en tant que sentiment d’exil et de déplacement.

 

Je commence par la Bible quand, chassés du jardin d’Eden et jetés dans le monde, Adam et Eve prirent conscience de l’espace où animaux et   plantes les avaient précédés dans la création et serviraient à les nourrir. Pour la poursuite de la création, il fallait qu’Adam travaille et qu’Eve enfante. Il y aura vie et mort et leur existence se déroulera dans le temps. Espace et temps se conjugueront pour que leur progéniture les continue. Quand Caïn découvrit qu’il n’était pas unique, il interrompit le temps de son frère ; pour le punir, Dieu le jeta dans l’espace, un espace indéfini. Celui-ci prit forme et les frontières inscrirent des limites et des différences 

Dieu surveillait sa création et, pour le signifier au premier homme qui reconnut son unicité, Abraham, il lui commanda de partir. Lekh lekha. Pars pour aller vers toi-même. Car l’homme ne part pas en errant dans l’espace car il va vers lui-même. Dieu lui assigne le point d’arrivée non pour qu’il en devienne le maître et pour qu’il en prenne possession, mais pour établir le royaume qu’il demande à l’homme d’instituer. L’espace prendra sens. L’homme, en communauté, en serviteur, attestera de la suprême maîtrise du Créateur. La communauté sera appelée à obéir à ses lois et à ériger une demeure, une maison sacrée, beth hamikdach, où, aux yeux de l’homme, Dieu aura une habitation afin qu’en obéissant aux lois, l’homme puisse attester de sa volonté d’accomplir la création, de réparer le monde, de construire un jardin qu’Adam n’a pas mérité d’habiter.

En replaçant le rouleau de la Torah dans l’arche lors du service du chabbat, on demande à Dieu de retourner à sa demeure, à son lieu, son maqom afin que l’homme puisse effectuer son propre retour. Maqom est devenu une appellation de Dieu qui n’a pas de nom. Chouba venachouba. Retourne et nous retournons. C’est le terme de notre lecture de la paracha, le chapitre de la Torah de la semaine, et c’est une affirmation de la prédominance de la parole. Nous en prenons acte pour affirmer notre intention de retour. Nous le ferons de semaine en semaine, de chabbat en chabbat jusqu’à la réparation du monde et l’accession du règne de la paix et de la justice.

Si nous demandons à Dieu de retourner nous ne constatons pas son absence, parce qu’incapables d’accomplir notre propre retour, il reste caché même si sa demeure est réelle du moment que nous récitons sa parole.

Dans la Bible, le Temple est décrit dans le détail : les matériaux, les couleurs mais également les offices qui y seront tenus. Il ne suffit pas de construire le Temple pour que Dieu y soit présent car, comme tout édifice, il peut être profané. Il le fut et fut détruit. Reconstruit, de nouveau profané, il subit une deuxième destruction. Et, pour ses constructeurs et ses usagers, c’est le début de l’exil. Prisonniers, esclaves, les Juifs furent emmenés à Babylone Première terre d’exil par Nabuchodonosor. Pour affirmer leur fidélité à la  tentative de réparer le monde, les Juifs ont emporté la Bible. Ne se contentant pas de relire et de réciter la Parole, ils l’étudiaient, la commentaient, la débattaient librement. Le Talmud est la trace vivante de leur longue entreprise qui a duré plusieurs siècles, un écrit qui aujourd’hui encore sert comme complément et aide à la connaissance et à la compréhension de la Parole. En exil, le judaïsme a traversé les siècles en se référant à la Parole, en la célébrant dans l’attente d’un retour à une terre où les Juifs pourront, en se réunissant, tenter de faire régner la paix et la justice.

Le prophète Jérémie invite les Juifs qui vivent dans divers pays de prier pour le bien-être du pays où ils se trouvent, de demander à Dieu de leur accorder la prospérité car leur vie et leur bien-être en dépendent. Cela ne contredit pas l’invocation de Jérusalem et la promesse solennelle de ne pas l’oublier. Cette ville est la maawa, la demeure de Dieu dans son tabernacle avant qu’il ne soit détruit. L’exil n’est pas celui de l’éloignement d’un territoire, mais celui de se trouver, d’être ailleurs où la demeure de Dieu peut se trouver. L’oublier c’est se condamner à l’exil par rapport à la présence. Le réel s’inscrit dans le lieu où l’on mène une vie au quotidien parmi les autres qui peuvent être des personnes d’autres convictions ; en priant pour la terre où l’on habite on prie pour la vie dont la célébration et la sanctification priment toutes les autres.

Dieu a regretté d’avoir créé l’homme et de l’avoir lancé à la conquête de l’espace dans la  limite du temps. Par le déluge, Il décida de libérer l’espace de sa présence mais Noah, ayant trouvé grâce à ses yeux, il donna un nouveau départ à l’homme. En le soumettant à l’épreuve. A Sodome, l’homme a de nouveau failli et la ville fut détruite. Là encore, Abraham, le premier qui ait connu sa suprématie, fut son interlocuteur et marchanda avec Lui le sauvetage de l’homme. S’il n’y avait que cent justes, que cinquante, que dix, l’homme sera sauvé et il le fut.

Le passage en Egypte fut-il une épreuve ? Les arrières petits fils d’Abraham, fils de Jacob n’étaient pas unanimes à recommencer à commettre le crime de Caïn et à tuer leur frère Joseph. Ils l’épargnèrent et il fut sauvé par des étrangers. Victime d’une fausse accusation, il passa des années en prison. Protégé par sa foi, sa pureté et sa confiance en Dieu, il fut rehaussé au rôle du second du maître du pays. Les Juifs, invités par ce Pharaon, ont passé quatre siècles en Egypte. Mais les Pharaons passent et ne sont pas animés d‘un même esprit. De protégés du souverain, les Juifs étaient devenus les esclaves d’un autre. Il fallait qu’ils traversent l’épreuve de l’état d’étrangers et ne retrouvent leur liberté que par la volonté de Dieu. Pour avoir vécu la servitude, ils ont appris à connaître le prix de la liberté. Deux phrases reviennent fréquemment dans la bouche de Dieu : Je vous ai fait passer de l’esclavage à la liberté,  et : vous traiterez l’étranger comme égal car vous avez été étrangers en Egypte. Avec Moïse la Loi est inscrite sur des louhot, des tables. Moïse est la porte parole, le guide de son peuple, son défenseur face à l’adversité et devant Dieu lui-même. La sortie d’Egypte fut un affrontement, une lutte entre Dieu et le Pharaon. Pourquoi Dieu endurcissait-il la volonté du Pharaon alors qu’il exigeait sa soumission ? Il fallait que celui-ci ne cède pas facilement, qu’il fasse montre de volonté et de confiance en lui-même, que d’épreuve en épreuve il n’ait plus le moyen et par conséquent la prétention de se mesurer au Dieu unique, au souverain qui entend délivrer son peuple de l’esclavage afin qu’il le serve, qu’il devienne un peuple de prêtres qui tend et s’efforce d’atteindre la sainteté afin d’être un exemple pour l’humanité toute entière. Il en fait l’élection non pas pour obtenir des privilèges mais pour qu’il soit au service de son créateur.

Quarante ans dans le désert ne suffisent pas et une génération doit mourir pour donner naissance à celle qui renouvellera l’acceptation et la soumission à l’alliance conclue avec Abraham et que Dieu décida de graver sur la pierre, marquant ainsi l’espace de sa loi, une loi pérenne qui échappe au temps, mais il suffit que Moïse s’absente pour que le peuple exige une idole, un veau d’or. Moïse est appelé alors à remonter au sommet de la montagne, pour graver la loi sur la pierre, sur une deuxième table. Cette fois de sa main d’homme. Car cette loi exige que l’homme y adhère concrètement, non par simple soumission mais par son inscription d’une main humaine.

Le désert n’était pas un lieu  d’errance, un passage, une halte et une attente. Il fallait que le temps rende l’espace réel, l’espace que le peuple allait traverser pour s’établir en la terre promise, celle où abondent le lait et le miel. Une terre concrète, c’est-à-dire habitée  et qu’il fallait conquérir. Ce sera un point d’arrivée et non pas seulement une oasis où le nomade fait escale. Ce peuple échappe à l’errance car il est un peuple nomade. L’errant parcourt, dans l’incertitude, un espace indéfini alors que le nomade envahit le désert qui n’est point une abstraction, étant jalonné de points d’arrêt, de haltes, de reprises et d’oasis.

Est-ce parce que Moïse a eu des moments de doute sur la toute-puissance de Dieu ? Il ne guidera pas lui-même le peuple à son entrée dans la terre d’élection. Ce sera son adjoint Yehochoua ben Noun qui sera à la tête du peuple lors de son entrée dans sa terre.  Moïse est un guide, un prophète, l’unique homme qui a vu Dieu de face. L’endroit et l’heure de sa mort sont annoncés, mais personne ne saura où repose sa dépouille. Ainsi il ne sera pas une icône et sa mémoire ne le transformera pas en idole. Il fut et demeurera le guide qui a su délivrer son peuple de l’errance, d’un désert d’abstraction. Inscrite dans la parole, sa mémoire échappera au temps et sera réelle dans la diversité de l’espace.

Avec l’appui du prophète Samuel, Saül, fondateur du royaume,  ne fut pas à la hauteur de sa tâche et ce fut le même prophète qui choisit David comme roi à sa place. Le gardien de la Parole est le prophète alors que le roi observe la loi et exécute la volonté divine. David n’eut pas le temps de construire le Temple  et ce fut son fils Salomon qui le fit. Or, celui-ci permit à certaines de ses nombreuses femmes de pratiquer l’idolâtrie. A sa mort, l’unité du peuple fut perdue et deux royaumes naquirent. L’espace, cette terre choisie par Dieu, n’était plus le lieu de la fidélité et de la loyauté à la Parole. Les deux royaumes furent vaincus et le Temple deux fois détruit.

Nabuchodonosor, roi de Babylone fut l’auteur de la première destruction. Il emmena dans sa capitale des juifs comme prisonniers. Il choisit, dans la mesure du possible, l’élite et des lettrés. Ce fut le premier exode forcé des Juifs. Pour tout bagage ces prisonniers emportaient un livre, le Livre. Cela leur a permis de vivre l’exil dans une relative liberté qu’ils avaient conquise. Non seulement demeuraient-ils fidèles à la Parole mais ils s’étaient employés  à l’étudier, à la commenter et c’est dans l’exil qu’au cours de plusieurs générations, ils ont rédigé le Talmud. Quand le roi des Sassanides qui envahit Babylone leur permit de retourner à leur terre, une majorité d’entre eux  choisit de rester à Babylone. Car l’exil fut le territoire d’un autre royaume, celui d’une foi qui échappe à l’espace, se transporte dans l’ensemble des territoires. Certains sont rentrés, ont construit le second Temple. Les autres ont aménagé leur pratique dans la terre de l’étranger. Ils ont remplacé les sacrifices par les prières, rédigeant une liturgie qui a traversé les siècles mais le Livre demeure le même, immuable. Pendant vingt-six siècles, ces Juifs en ont poursuivi la lecture en découpant les chapitres, semaine par semaine, accomplissant la lecture intégrale au cours de l’année. Je ne peux m’empêcher d’évoquer un souvenir personnel, ma mémoire d’enfant. Elevé à l’école de l’Alliance israélite universelle à Bagdad, chaque année, nos professeurs nous emmenaient en excursion aux ruines de Babylone. Tout au long des années, je me souvenais de la parole du professeur qui, pour nous encourager à faire nos devoirs scolaires, à être de bons élèves, nous donnait comme exemple ces ancêtres qui, prisonniers, avaient conquis la liberté par l’étude du Livre. Pour moi, cet héritage est impressionnant et, devenu écrivain, je me sens bien humble en tentant de rappeler dans mes écrits la Parole, de lui rendre hommage et de reconnaître ma dette à mes illustres prédécesseurs.

Cet exil, le premier, fut suivi de multiples autres. Sa signification fut cependant profonde et durable. La première constatation est que le judaïsme peut vivre en communauté ailleurs que sur sa propre terre. Du moment que les Juifs sont munis du Livre, qu’ils en suivent autant qu’ils le peuvent les préceptes ou qu’ils soient disposés à le faire, leur judaïsme demeure en vie. C’est en exil à Babylone que les sacrifices furent remplacés par les prières et c’est à Babylone qu’est né le premier siddour, la première liturgie. Bref, la dispersion subie est vaincue, du moins pour un temps, par la reconnaissance des communautés juives qu’elles vivent parmi les étrangers, qu’elles constituent des minorités et que même si elles participent pleinement à la vie publique, sociale, économique, politique et culturelle de leurs cités d’accueil, elles conservent leur appartenance spirituelle distincte. Au cours de l’histoire, cette différence vécue, défendue, réclamée n’a pas toujours été acceptée par des majorités. Je ne vais pas refaire l’histoire de l’antisémitisme. Tout au long des siècles, les Juifs ont proclamé leur adhésion distincte au monothéisme et furent perçus par certaines majorités comme un élément dérangeant qui mettait en question d’autres adhésions, notamment celle au christianisme. L’Islam, en acceptant les peuples du Livre, leur a octroyé une liberté limitée par la différence sociale, souvent réduite à une infériorité, ainsi que par les tensions tribales et ethniques qui ne les frappaient pas en particulier.

Persécutés, chassés de leurs foyers par maintes villes européennes, perdant une partie des leurs par la mort, la conversion imposée et l’assimilation, les Juifs ont persisté et persistent encore à redire la Parole. Ils étaient convaincus qu’ils étaient porteurs d’une mission dont ils n’étaient comptables qu’envers    Dieu. A Babylone ils affirmaient leur fidélité au lieu de l’origine, à la demeure réelle, en répétant : si je t’oublie Jérusalem que ma main droite soit séparée de main gauche. Partout où ils se trouvent ils revivent lors de la Pâque la sortie d’Egypte, refont le chemin de la servitude à la liberté, meabodah leherout, et terminent la soirée en proclamant l’espoir lechana habaa beyerouchalayim , l’an prochain à Jérusalem, une nostalgie sous le signe de l’espoir. Jérusalem est le symbole d’une unité retrouvée, le signal d’un ralliement des communautés au-delà et en dépit de l’exil. Les Juifs n’attendent pas le Retour pour rendre grâce à Dieu de les avoir délivrés de l’esclavage.

Dispersés, vivant dans la galout, la diaspora, les Juifs, comme peuple,  ont survécu à quatre empires : Babylone, la Perse, Athènes et Rome, perpétuant la fidélité à la Parole. La dispersion ne les a pas confinés à l’exil. Ils avaient conservé le sens de leur unité spirituelle grâce au Livre qui demeurait pour eux la référence essentielle quel que soit l’endroit où ils se trouvaient. Acceptés par des empires, des royaumes et des cités, ils furent ensuite chassés, soumis à la contrainte de se convertir, d’abandonner leur alliance avec le Dieu unique, victimes de l’Inquisition et, sous les moujahidines, sommés d’accepter l’Islam comme religion. Ils subissaient leur sort, n’attendant la délivrance que de Dieu, refusant, dans l’indignité ou, comme les marranes, dans la dissimulation, de changer d’être et de raison d’être. Vivant la condition de minoritaires, ils assumaient leur différence au prix de sacrifices et de souffrances. Mais il y eut bien sûr des lieux et des périodes où ils étaient libres, où ils s’épanouissaient et servaient leurs pays d’adoption tout en préservant leur propre identité.

Comme toute minorité, les Juifs étaient fragiles, menacés par deux extrêmes. D’une part le repliement sur eux-mêmes, se terrer à l’intérieur de frontières qu’ils érigeaient comme sauvegarde face à un monde extérieur hostile et menaçant, en acceptant la pauvreté et le dénuement. De shtetl en ghetto, la Parole était leur unique armure invisible et facilement mise en question par des majorités qui oscillaient entre la neutralité et l’hostilité. A l’autre bout, un autre extrême : la perte de soi, l’assimilation, l’acceptation de la loi du nombre et l’oubli qui pénètre, s’insinue et s’installe. L’exil se dissipe, s’efface par l’abandon de la trace, par l’étiolement de toute mémoire de l’origine, d’une continuité symbole d’une raison de vivre et d’être.

Entre l’acceptation de l’exclusion, d’une vie à l’intérieur d’un territoire protégé par des murs invisibles, à l’abri d’un monde extérieur menaçant, et la tentation de l’oubli de soi, entre la marginalisation et la disparition, la foi et la fidélité à la Parole persiste. Les Juifs peuvent être en nombre infime, ne représentant dans leur totalité à travers le monde que la moitié de la population de Shanghai, leur voix continue à se faire entendre et à déranger. Ils peuvent s’intégrer à une nation, se montrer prêts à mourir pour elle mais sont incapables d’éliminer la suspicion, ni prévenir l’ostracisme et la persécution. Le cas d’Alfred Dreyfus en est l’illustration. Officier français, il fut faussement accusé de trahison. Heureusement que pour sauver l’honneur de leur nation, une partie des Français prit sa défense et réussit  à faire reconnaître son innocence. Il n’en demeure pas moins qu’un siècle après la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme, un innocent est incriminé du simple fait d’être juif. Cet événement eut de nombreuses répercussions. Ainsi Théodore Herzl, un juif viennois correspondant à Paris d’un quotidien autrichien,  écrivit un livre où il affirmait que la seule voie de sortie pour les Juifs qui risquaient la persécution, y compris dans les pays les plus avancés sur la route de la démocratie, serait de mettre un terme à leur statut de minorité, d’avoir leur propre foyer, un territoire où ils pourraient se défendre comme peuple, devenir une nation parmi les nations. Il lança l’appel au retour au pays ancestral, donnant ainsi naissance au sionisme.

Fuyant les shtetls et les contrées où ils étaient victimes de pogromes, ces Juifs se joignant à d’autres pour lesquels le retour à la terre des ancêtres représentait un idéal, ont commencé à repeupler ce pays. Ils reprirent des tâches dont ils avaient été exclus pendant des siècles et devinrent paysans, ouvriers et soldats. Le sionisme rallia à ses débuts des laïcs, des juifs attachés à une histoire et à une culture mais éloignés de la religion. A l’instar des Européens de la fin du dix-neuvième siècle, des socialistes, des bundistes cherchaient à construire une nation. Décidés à se libérer de siècles d’humiliation, ils entendaient devenir une nation semblable aux autres où les Juifs construiraient un avenir délivrés des habitudes de soumission à des autorités étrangères, mais aussi aux exigences d’une religion qui les confinait à une différence infériorisante. Ceux pour qui la fidélité à la Parole était essentielle se déclaraient en grande partie hostiles à un retour au pays indiqué par Dieu comme celui de sa demeure, estimaient qu’ils n’y étaient pas prêts, ne s’étant pas dépouillés des pratiques, des habitudes qui leur interdisaient la voie de la sainteté. D’autres fidèles, les mizrahis, estimaient que leur judaïsme les rendait aptes à vivre librement dans leur terre ancestrale selon les dictées de la Parole et étaient en mesure d’édifier une société qui, par la pratique de la justice et de la bonté, les rapprocherait de Dieu et les prépareraient ainsi la venue du Messie. Plus modestes, d’autres espéraient pouvoir pratiquer librement leur religion et vivre selon la Loi dans une dignité retrouvée, loin des regards d’une majorité hostile.

Diverses volontés et résolutions se rejoignaient et une fois sur place, des hommes et des femmes se renouvelaient en affrontant et accomplissant des tâches qu’ils étaient appelés à exécuter. Défrichant une terre laissée en partie à l’abandon pendant des siècles et, en même temps, fondant des industries, ils cherchaient à mettre en place une société égalitaire. Kibboutsim, histadrout, fermes collectives, un puissant syndicat et un palmach, une force de défense contre des habitants qui dans les années vingt manifestèrent leur hostilité à l’arrivée de ces pionniers.

Hitler fit son apparition et le destin des Juifs bascula. Ressentant les signes d’une prochaine tragédie, des juifs allemands gagnèrent vite la Palestine aux portes encore ouvertes aux immigrants. Envahissant l’ensemble des pays européens où il y avait de grandes concentrations de populations juives : La Pologne, l’Ukraine, les pays baltes, la Russie soviétique,  les Allemands mirent à exécution ce qu’ils qualifiaient de solution finale, c’est-à-dire l’assassinat organisé de tous les Juifs. Des rescapés cherchèrent refuge en Palestine mais la Grande Bretagne qui en avait le contrôle leur en interdisait l’accès. Aucun pays ne leur ouvrit ses portes. Les camps de concentration et les chambres à gaz fonctionnaient sans relâche. Du coup, les Juifs n’étaient plus ni exilés ni immigrants ni même réfugiés mais des survivants.

J’ai visité deux camps de concentration, Dachau et Auschwitz.   Faisant partie d’un groupe de juifs, de chrétiens et de musulmans, des survivants nous accompagnaient. Expérience éprouvante, traumatisante. Pendant des semaines je ne parvenais pas à en parler même à ma femme. Je n’arrivais pas à comprendre l’horreur perpétrée par l’un des pays les plus avancés en Occident en sciences, en art. La maîtrise de la technologie lui permettait d’être effroyablement efficace dans l’industrie de la mort. Je ne comprenais pas et j’ai fini par décider, pour ma santé mentale et pour un minimum de foi en l’homme, que je ne voulais pas comprendre.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec des rescapés, de lire des témoignages de survivants. Une interrogation constante, douloureuse surtout parmi les pratiquants : en ces heures où se trouvait le Dieu de miséricorde, de pardon et d’amour ? La face cachée l’était-elle en punition, en attente de rédemption ?

L’hassidisme identifie l’exil à un sommeil de l’âme et la rédemption est son réveil à la lumière de l’Infini. Mais ne serait-ce pas là mettre entre parenthèses l’Histoire, l’événement, une manière de nier toute action qui ne corresponde pas au tikkoun, à la réparation du monde ? Gershon Scholem estime qu’il s’agit là d’une neutralisation de l’homme face à l’Histoire, sa réclusion dans la passivité. L’interrogation est ouverte au coeur de la crise. Elle est tragique.

Pour beaucoup, la naissance de l’Etat d’Israël correspond à un miracle, Or, pour ceux qui attendent l’avènement d’un âge messianique, elle ne peut être, tout au plus, qu’une étape. L’attente n’est pas terminée. Israël fut un appel au retour. La pire tragédie survenue dans l’histoire des Juifs a démontré leur fragilité dans l’exil alors que l’ensemble des autres nations assistaient à leur assassinat dans un quasi silence, sans réagir. Israël permet aux Juifs de se défendre sans nier l’Histoire et sans attendre sa fin. Or, la majorité des Juifs a néanmoins choisi de rester dans les pays de la dispersion, la diaspora, du moment que la vie y est supportable et que la persécution n’y sévit pas. Cependant, Israël,  de nouveau lieu de retour, demeure un appel. L’exil perd son sens et sa raison d’être. Ceux des Juifs qui ont décidé de rester dans la diaspora, tout en s’affirmant juifs, même quand ils sont favorables, voire fervents du nouvel Etat, conservent leur identité, celle du pays où ils demeurent et dont ils sont citoyens. Israël, une terre d’accueil, un possible futur foyer leur demeure ouvert et ils peuvent toujours s’y rendre. S’ils demeurent dans la dispersion, ils ne sont point en exil. Un centre existe. Il est politique et le nouvel Etat reste un pays étranger tant qu’ils ne décident de s’y rendre et d’en être citoyens. Cet Etat entame la marche vers la construction d’un foyer spirituel. Même quand elle ne prévaut pas entièrement, c’est là que la Parole peut être considérée comme primordiale.

L’attente n’est pas terminée mais la voie est ouverte, la route indiquée dans la marche vers le tikkoun, la réparation du monde. Israël n’existe pas uniquement pour lui-même, uniquement pour les Juifs. Il est là comme tentative de trouver la voie de la rédemption et de l’indiquer à l’ensemble de l’humanité. Le Juif retrouverait sa place et jouerait son rôle de cohen, de prêtre, de veilleur, celui que Dieu lui a assigné. La route paraît longue et, pour certains, opaque, lointaine, obscurcie par de nouvelles hostilités et de nouvelles formes de refus, d’une tentative d’élimination de cet Etat qui dérange et de le neutraliser en le disqualifiant.

Les Juifs ont passé des siècles à déranger. Dans son impressionnant livre sur la Bible, le Grand Code, le philosophe et théologien Northrop Frye dit que les Juifs n’ont pas eu un empire, comme les autres peuples monothéistes. Le Livre a constitué leur empire. Livre ouvert et perpétuellement vivant. Les commentaires du Talmud sont toujours des amorces de débats, d’explications sans conclusion. A chaque génération de trouver la sienne.

Le judaïsme est binaire : le ciel et la terre, l’homme et la femme, le prophète et le roi. Les différences sont exprimées, pour que le débat se poursuive dans la quête de l’unité. La différence affirme et confirme l’égalité. Dans l’attente de l’accomplissement de la promesse, du monde qui vient, l’inquiétude s’installe. Les temps messianiques annoncent une ère où régneront la justice, l’égalité et l’amour. La terre promise appartient à Dieu qui la désigne en indiquant le chemin du retour.

Avec ses succès et ses échecs, Israël constitue l’amorce de l’édification d’une société qui vit selon la Loi en faisant état des préceptes du Livre. Cette étape n’est pas atteinte. Les menaces sont vives et les obstacles présents. J’en ai fait récemment l’expérience. L’Association des écrivains israéliens a conçu le projet de convoquer des écrivains juifs de nombreux pays pour se joindre à ceux d’Israël et tenter de répondre à l’interrogation : qui est écrivain juif ? J’ai eu le privilège d’être parmi les invités. Nous fûmes à Jérusalem, en avril, juste après la Pâque. Nous nous demandions ce que nous vivions, qui nous étions et comment nous désigner comme écrivains juifs. Il n’était pas question d’établir des codes ou de trouver des définitions qui s’avèreraient rapidement inopérantes. Les écrivains israéliens, qui depuis près d’un siècle font revivre la langue du Livre, estimaient naturellement et à juste titre, détenir la désignation d’écrivains juifs. N’habitaient-ils pas la terre ancestrale et ne s’exprimaient-ils pas dans la langue de la Parole ? Pour eux, la démonstration était faite mais la preuve n’est point évidente. Porteur d’un judaïsme religieux, culturel ou historique, l’écrivain juif épouse la binarité. Parmi nous, certains écrivains disaient, à leur manière, comment ils tentaient d’être les porteurs de la Parole en hébreu mais aussi en français, en anglais, en russe, en hongrois, en yiddich … Une séance fut consacrée à ceux qui sont passés de l’arabe à l’hébreu  et, dans mon cas, de l’arabe au français. A cette occasion j’ai eu le plaisir de lire ma première nouvelle publiée dans ma langue maternelle  l’arabe alors que j’avais quatorze ans. Dans d’autres séances, nous fûmes nombreux à décrire comment nous sommes passés d’une langue à une autre, de l’anglais à l’hébreu, du yiddich au russe… Dans ce passage difficile et risqué, nous avions tous tenté de préserver ce que nous étions. Nous pouvions vivre à Tel-Aviv, Montréal, Londres, Paris ou New York tout en demeurant au même diapason. Nous décrivions chacun notre lieu, le pays où nous vivions et dont nous portions les traditions et l’histoire. Cela ne nous empêche nullement, si nous le désirons, de prier en hébreu et de pratiquer, dans la mesure du possible, les préceptes du Livre. Les Israéliens qui pratiquaient au quotidien la langue de la Bible ne se sentaient pas comme les seuls gardiens. Nous tentions chacun,  dans sa langue de naissance ou de celle choisie, de dire le réel. Celui-ci est multiple et transmissible. L’état actuel du monde rend ce fait transparent mais non moins complexe.

Les langues ne définissent plus l’appartenance. Les exemples sont patents et nombreux. Des Pakistanais, des Japonais, des Coréens, des Indiens sont parmi les grands écrivains de langue anglaise. La francophonie rassemble non seulement les Québécois, les Français, les Belges et les Suisses qui y sont nés mais également des Libanais, des Maghrébins, des Egyptiens, une diversité d’Africains. On observe un phénomène semblable dans d’autres langues. L’Iranien Kader Abdullah est un best-seller en hollandais à côté d’écrivains turcs célèbres en Allemagne, en Suède. L’effet des migrations se fait sentir dans de nouvelles générations, chez les enfants de ceux qui se sont déplacés. Un choix se pose impérativement aux écrivains vivant dans des terres qui ne sont pas celles de leurs ancêtres. Vont-ils, par fidélité et parfois par paresse, conserver une langue incompréhensible dans le pays où ils vivent ? Je ne parle pas ici d’une langue de communication quotidienne mais d’une langue d’écriture, d’un véhicule culturel. S’ils optent, par ailleurs, pour l’adoption de la langue de leur nouveau lieu, ils doivent également en assumer l’histoire, la culture de leur nouveau milieu. Leur passé, du moins au début, demeure vivant. Un métissage peut s’opérer, voie médiane entre la fidélité et l’adaptation à un réel différent. Cela peut être un enrichissement et pour l’écrivain et pour son pays d’adoption. Si je parle de l’écrivain c’est que je m’attache à la culture qui informe profondément la vie.

Le judaïsme m’a permis comme à nombre de juifs de vivre pleinement et loyalement la réalité du pays dont je suis citoyen tout en conservant une culture de l’origine. Pour certains cela comprend une pratique religieuse, pour d’autres il est question d’histoire et de culture.

Dans la bouche de leurs écrivains, la Rencontre de Jérusalem fut une reconnaissance par les Israéliens qu’en tant que juifs, ils ne se suffisent pas à eux-mêmes. Le Juif israélien autant que celui du Canada, des Etats-Unis ou de la France, est citoyen de son pays, habitant d’une terre, participant à son histoire et à sa culture et, en même temps, il est uni par l’esprit et par la lecture du Livre à tous les juifs qui se reconnaissent dans la Parole, quels que soient leur langue ou leur pays. La route peut sembler jonchée d’embûches et de pièges. Elle est semblable à celle que doivent parcourir tous ceux qui appartiennent à d’autres religions et à d’autres cultures. Les frontières ne résistent plus aux échanges que multiplient de nouvelles technologies toujours en avance sur les mouvements de l’esprit et sur l’ancrage des habitudes. Il est désormais possible de se déplacer, de vivre dans un ailleurs sans être en exil. Il est tout autant possible de s’intégrer à une autre culture que la sienne et de rester attaché à sa culture d’origine. Une métamorphose est alors vécue comme métissage. L’oubli constituera toujours une menace d’autant plus s’il est recherché et voulu.

L’ailleurs peut ne pas nous éloigner de nous-mêmes, ne pas nous condamner à un reniement de nous-mêmes, fut-il inconscient et involontaire. Il s’ajoute au réel que nous vivons, le colore, le modifie, l’enrichit si nous avons la force et la lucidité de vivre le passé dans le présent.

A propos de l’auteur

Naïm Kattan est un écrivain juif, ne et élevé a Bagdad. Il commença ses études à l’université de Bagdad. Etudiant dans les années quarante, il côtoya de nombreux intellectuels juifs et arabes. Néanmoins, en tant que juif  irakien, l’indépendance irakienne et le conflit persistant au Moyen Orient le forcent à s’exiler en France, ou il étudia quelques années. En 1954, il décida à s’installer à Montréal, ou il fut Chef du service des Lettres et de ‘édition du Conseils des Arts du Canada. Il est l’auteur de plusieurs œuvres sur l’Iraq, dont Adieu Babylone et Les fruits arrachés, ainsi que de nombreuses nouvelles. Il a reçu la distinction de la Légion d’Honneur.

 


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